hommages posthumes de l'académie carcassonne

 

Texte en hommage à l’ami Michel Maurette

par Jean Esparbié

LA PRESENCE

Je Naquis dans les Pyrénées-Orientales. Là, le Canigou comme le Carlitte tutoient les cieux, la Méditerranée caresse la côte de l’étang de Leucate – partagé avec le département de l’Aude – à Cerbère. Le climat, généralement agréable, la terre fertilisée aussi par la sueur des paysans, favorisent de remarquables cultures maraîchères, fruitières, viticoles qui font la fierté catalane sur les marchés français et les caves appréciées. Ma famille habitait au mas del Faitg dans le Haut-Valespir aux paysages magnifiques traversés par le Tech, près de Serralongue à l’église romane en granite rose dont un retable baroque orne le chœur, aux tours servant jadis à signaler les éventuelles intrusions par des feux allumés à leur sommet. Imposante, la ferme ressemblait à un bateau échoué mystérieusement sur une clairière au fond d’un chemin étroit et sinueux. En bandes, affamés, les loups venaient la nuit hurler à la porte. On ne tirait pas sur eux, d’abord il fallait économiser la poudre, ensuite cela pouvait porter malheur. (1) On les invectivait du haut de la fenêtre. Lasse des vociférations, l’aïeule leur tenait tête dans un langage d’une rare âpreté, elle engageait alors le dialogue :

« Vagabondus ! Vagabondus ! criait-elle en haussant le ton, fora d’aqui !  (2)

Les carnassiers occupaient une place importante dans la vie de chaque jour et, durant les veillées, lorsqu’on se racontait les nouvelles des campagnes, des histoires, on parlait encore de ces bêtes tantôt sous forme de récits réalistes, tantôt sous forme de contes.

Salvado, mon père, revêtait la blouse bleue-noire et empesée des maquignons. On le savait dur, tandis que Rosine, Maman, l’ancienne sandalière de La Badie, possédait de grands yeux couleurs de feuilles tendres, doux et brillants. Assistée de l’accoucheuse du village, dans une chambre étroite à peine éclairée par une petite ouverture, elle me donna naissance. J’arrivai donc au cours de la dix-septième journée du mois de juillet, un lundi, à quelques matins du début des travaux pour la construction du métro de Paris, l’année où Emile Zola publia dans L’Aurore sa lettre ouverte « J’accuse » au président de la République afin de défendre Alfred Dreyfus condamné pour espionnage au profit de l’Allemagne. On remarqua aussitôt mes longs doigts de laboureur. Ils devaient tracer mon destin… Je ne grandissais qu’au sein de la paysannerie. Captivé par le mirage de la plaine, Salvado décida plusieurs fois de tenter ailleurs de rechercher de meilleures conditions d’existence avec des récoltes fructueuses. Il casait tant bien que mal tous les siens entre les meubles sur une cariole et nous partions, la petite charrette, furieusement ballotée, rebondissant sur les chaos de la route. En l’apercevant, des travailleurs se redressaient légèrement. Appuyés sur le manche de leur outil, ils murmuraient : « Pauvres gens ! » L’équipage s’éloignait comme une graine emportée par le vent.

J’abordais le monde par le chemin de la clairière… En levant les yeux je découvrais tout autour des signes : des signes lumineux s’inscrivaient à la surface rugueuse des troncs, à la fourche des branches, dans les ramures, et je demeurais pendant de longues minutes interdit. Salvado, qui rêvait pour tous me retira de l’école de Thuir dès mon douzième anniversaire afin de ne pas embaucher un salarié sur l’exploitation. Mes humanités se déroulaient dans les champs. Je ne rapportais de ma jeunesse que des contes et des chansons. Cependant, l’art ne découle pas essentiellement de la connaissance… Je gardais un très mauvais souvenir de ces années. Parce que j’usais trop de sandales, Salvado m’acheta des souliers en fer, dont on vantait la solidité dans Le Petit Journal agricole lu le dimanche. Pour 11,95 francs, le publicitaire les présentait inusables. Ils criaient, ils glapissaient. Je levais les pieds pour éviter leurs affreux cliquetis, mais lorsque je les posais à terre, ils faisaient un bruit de vaisselle brisée. Avec les fortes chaleurs, labourer devenait un supplice. L’hiver, le métal prenait la température quand il gelait. Je maudissais ces chaussures. Je comprends les enfants qui, en apprenant l’anecdote, regardent avec étonnement voire soulagement les baskets devenus si beaux et coûteux pour les parents. Harassé, mort de fatigue, Je me reposais sur une paillasse de maïs dans une pièce du grenier, en compagnie de l’oncle Micalou. Je cachais des livres dans le collier du cheval à l’écurie. Ecrire me semblait une chose merveilleuse. Cela montait du fond de moi. Plus tard, au-delà des sillons, je traçais d’autres lignes en supportant les reproches de Salvado hargneux de tout ce temps perdu « Il écrit aux ministres ! » répétait-il. En fait, le poète ne s’adresse-t-il pas aux dieux ? Souvent, en silence, je mangeais des larmes dans le plat. J’aspirais à fuir afin de vivre libre. Finalement, je quittai Salvado et ne le revis que sur sa couche pour son ultime combat. Je caressai le front du mourant, comme une faveur… 

Le port de l’uniforme durant la Première Guerre mondiale, le mariage, Michèle notre aînée, l’installation à Caux-et-Sauzens après ce qu’il convient de nommer un cheminement dans les labeurs parachevaient l’adulte. Les voix populaires me confièrent des responsabilités municipales et mutualistes. Je les assumais avec conviction. De mes cahiers d’écolier dans lesquels je racontais l’existence paysanne, Le Mercure de France offrit à ses lecteurs La Grêle, un texte venant après Scènes de la vie rustique, celui publié par mes soins cinq ans auparavant. La diffusion nationale m’encouragea dans le besoin d’écrire… Lucile enrichit le modeste foyer, où régnait une paix douce. Elle ne me connaissait qu’en habit de paysan, passait sous mes jambes, en pensant se trouver sous un pont, se blottissait dans la cabane faite de mes bras, écoutait mes contes quand je reçus le prix Marianne de la nouvelle pour Colla de gitans… Les hommes se déchiraient encore et dans le lit de sa demeure de la préfecture, les visiteurs partis, Joë Bousquet – brisé lors du conflit précédent – rédigea une œuvre exceptionnelle. Je le fréquentais. Il éventrait la nuit et de son verbe jaillissait la lumière. Le désormais statut d’auteur m’ouvrit les portes de confrères et de célébrités.

Dans La Crue (3), je décrivis un lac en marche, furieux, dévastant tout sur son passage, essentiellement dans la vallée de la Tech, presque quarante-deux automne après mes souris de nourrisson. J’évoquai l’aïgat meurtrier, Menou parti de la barraque dans laquelle sentait bon la grillade d’escargots, la maison du maître d’école, Pédro le vieux paralytique étouffé dans le lit contre le plafond, le colonel Griffer tuant les siens avant de se suicider, la mas Cantarrène du courageux Jammet, la locomotive… L’éditeur donna le livre à l’imprimerie l’année du début du Benelux, de cette dévaluation du franc nécessitée par une grave inflation, du coup de Prague, du commencement du blocus de Berlin par les soviétiques, de la nouvelle 2cv Citroën présentée au président de la République Vincent Auriol. Dans sa préface, Ludovic Massé, de Perpignan, considérant les qualités, la vigueur, l’assurance dans

Le ton et la forme voulut bien me placer « au-dessus de beaucoup d’écrivains du terroir ». Joë Bousquet écrivit « Nous Voyons Maurette adhérer au mouvement ». Jean Lebrau, le poète de Moux, qualifia La Crue de « magistrale évocation » Pablo Casals, le fondateur du festival de Prades, la jugea « saisissante ». François Paul Alibert, Joseph Delteil, Robert Mallet, tant d’autres me comblèrent de félicitations encourageantes pour poursuivre mon œuvre. Le Temps des merveilles (4) à propos duquel Jean-Louis Vaudoyer, de l’Académie française, reconnut « Cet album d’esquisses touche, émeut et charme par sa tendresse, par sa malice, par le parfum d’amour qui s’en exalte », Le Clos-Saint-Michel (5) où Fougerand se confond avec moi, L’Enfant des loups (6) rédigé avec la

force de l’écrivain accompli, Le Rêve d’écrire (7) la galerie d’hommages aux amis, des études, puis Les Nains (8) pendant que je résistais à la maladie constituent l’héritage laissé à la littérature, à mes lecteurs. Je m’étonne, je me réjouis de savoir mes ouvrages toujours lus, y compris durant des scolarités. Le plus beau cadeau reçu pour mon travail ne reste-t-il pas la Légion d’honneur attribuée au titre de l’Education nationale à moi dont l’école s’arrêta si tôt ? Désormais, depuis ce sixième jour de mars, pour la foire de Carcassonne, soixante-treize ans après le début du siècle, le poète survit au laboureur. La fidélité de plusieurs proches m’enthousiasme, ainsi par exemple celle de Jean Esparbié. Il toqua chez moi une calme après-midi de l’armistice de la Grande Guerre. Je découvris ce jeunet. Il me déclara désirer rencontrer Michel Maurette, l’écrivain-paysan cité au collège par le professeur d’espagnol. En une heure, il me parut simple, naïf, sincère, passionné par l’écriture. Il souhaitait déjà narrer des historiettes de l’enfance en Lauragais, dans une modeste famille avec un grand-père maternel charretier. Il reprendrait la mouture traitée avant l’adolescence sous le titre Les Matins resplendissants (9). Je l’exhortai à mener à bien ce projet, sans hésiter à recommencer car on ne perd alors jamais du temps. Le bureau aux murs tapissés de tableaux, mes livres, ma façon de travailler suscitèrent un intérêt considérable. Je l’invitai à revenir. Il partit heureux comme un roi. Nous allions devenir des amis.

« La première chose que je ferai paraître vous concernera », promit-il.

Il s’exécuta par Du Sillon à la ligne Michel Maurette (10), une présentation modeste quoique généreuse. Elle s’ajoutait à plusieurs articles publiés dans l’édition audoise de L’Indépendant. Elle permit des causeries dans des écoles, des bibliothèques, des foyers du département. Des élèves s’émerveillèrent. Nombre d’auditeurs se rappelèrent de moi, d’autres commencèrent à me connaître. Jean Esparbié ne refuse aucune occasion de m ’honorer, de célébrer mes écrits. Il agrémente les interventions de lectures, de chants, de musiques, de projections en s’entourant d’acteurs, d’interprètes, tous remarquables. Au milieu de ses propres productions littéraires, il donna Le Rêve du laboureur (11), un raisonnement complet et juste. Il participe sans faillir à ma renommée. J’en souris de satisfaction sur l’étoile qui me guide jusqu’à lui. Il affirme me ressentir tout près quand rien ne remonte de son cœur à son esprit, que les doigts se crispent sur le stylographe sans espérer la danse de la plume sur la page blanche. Dans l’épreuve, il se souvient de mon conseil pour ne pas désespérer, courir chercher naturellement au bout d’une promenade la phrase clef par laquelle la douceur de la réussite chassera la douleur de l’impression du tarissement de la source où il boit d’ordinaire l’eau pure des lettres. Je confie à ses soins l’ordonnancement de la brève confession témoignant l’éternelle présence.


  1. Les textes en italiques, hors titres et notes d’auteurs, sont tirés de l’œuvre de Michel Maurette

  2. « Vagabonds ! Vagabonds ! hors d’ici ! »

  3. La Crue - La Tramontane. Perpignan. 1949

  4. Le Temps des merveilles – La Tramontane. Perpignan. 1950

  5. Le Clos-Saint-Michel – La Nef de Paris. 1955

  6. L’Enfant des loups – L’Amitié par le livre. Besançon. 1968

  7. Le Rêve d’écrire – L’Amitié par le livre. Besançon. 1970

  8. Les Nains – Les Paragraphes littéraires de Paris. 1972

  9. Les Matins resplendissants – L’Amitié par le livre. 1992

  10. Du Sillon à la ligne Michel Maurette – Gabelle. Carcassonne. Avec le concours du Conseil général de l’Aude. 1989

  11. Le Rêve du laboureur – ACALA. Pamiers. 2005

 

 

5 février 2019 - Hommage à Michel Sawas -

Sociétaire de l'Académie des arts et des sciences de Carcassonne

Fondateur de Radio Carcassonne dans les années 1980,

longtemps aux commandes du Salon de l'habitat, Michel Sawas est décédé dimanche soir

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Hommage à Jean-Pierre Piniès

30 octobre 2018 - Jean-Pierre Piniès, éminent Sociétaire de l'Académie des arts et des sciences de Carcassonne, vient de nous quitter. Il avait 72 ans. Jean-Pierre Piniès, ethnologue, était le cofondateur avec René Nelli et Daniel Fabre du premier centre de recherche «ethnopôle» en France, le Garae (groupe audois de recherches et d'animation ethnographique), rue de Verdun à Carcassonne, en 1981. Son frère, René Piniès, travaille dans le même immeuble en tant que directeur de la Maison des mémoires.

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Le 26 mai 2018 - Hommage au Baron Paul Detours (1930-2018)

C'est avec infiniment de tristesse que nous avons appris le décès du Baron Paul Detours survenu ce mercredi 23 mai 2018 et l'annonce de sa disparition nous a tous bouleversés.

Tous ceux qui l'ont cotoyé ont toujours été touchés par sa disponibilité et son charisme. C'était aussi un homme de coeur à la fois sobre et distingué, un grand humaniste et un ami. Il vient de quitter une très large communauté qui l'appréciait de façon unanime. Tous ont toujours admiré sa vision à long terme et son opiniâtreté à défendre ses dossiers. Il a notamment su fédérer les énergies pour que l'Orgue de la collégiale St Vincent de Montréal, ce patrimoine inestimable, continue à porter haut l’art musical à Montréal, dans toute la région et même au delà.

Paul Detours était né le 28 mai 1930 à Olonzac dans l'Hérault. Il passa une grande partie de sa vie dans sa propriété de "Poubeille" à Cailhau dans l'Aude.

Officier dans l'Ordre National du Mérite, Sociétaire éminent de l'Académie des Arts et des sciences de Carcassonne, membre d'honneur de l'association des amis de l'Orgue et de la Collégiale de Montréal, il avait mis son énergie au service d'un des plus beaux orgues de France, celui de la collégiale de Montréal de l'Aude dont le buffet fut classé aux Monuments historiques en 1963.

Aujourd'hui, Montréal peut s’enorgueillir de posséder un orgue pour le moins remarquable, témoin de deux époques clefs de la facture française, celle de Dom BEDOS et de CAVAILLÉ du 18ème siècle et celle romantique de la fin 19ème. Dans toute sa modestie, Paul Detours a tenu le clavier de ce magnifique instrument et le fit vibrer chaque dimanche, durant plus d'un demi-siècle.

Paul Detours était un musicien exceptionnel. Alors qu'il menait de brillantes études de piano à Paris, il fit la connaissance du célèbre organiste et compositeur Marcel Dupré, titulaire du grand orgue de Saint-Sulpice, ami de son père Joseph Detours. L'orgue fut pour lui une véritable révélation.C'est également dans la capitale qu'il rencontrera Pierre Cochereau, un immense musicien, titulaire du clavier de Notre dame de Paris. Paul Detours deviendra un habitué de la tribune de notre Dame et l’ami fidèle de Pierre COCHEREAU. L'amitié qui liera les deux hommes sera décisive. Elle contribura au renouveau de l'orgue de Montréal.

Paul Détours qui vécu une passion exceptionnelle pour cet instrument, fonda en compagnie d'amis, le comité des orgues de la collégiale de Montréal. Avec le soutien de la municipalité Jean Loubet, également président du comité, il conduira en 1970 un travail de rénovation qui fit de l'orgue de la collégiale l'un des plus remarquables, l'un des plus en vue de France.

Pierre Cochereau venait chaque année à Montréal et séjournait à Monède (résidence de Jacques Detours) dans la commune de Cailhau à l'occasion des concerts d'été pour faire découvrir l'excellence de cet instrument à un public toujours plus large. A sa mort, le flambeau sera repris par son successeur à Notre Dame de Paris, Philippe Lefèbvre, qui, avec l’appui de ses nombreux musiciens, perpétuera l'œuvre de son prédécesseur et s'installera pour vivre tout près de Montréal.

Comme un dernier hommage rendu à ce musicien hors du commun qui servit la liturgie, Paul Detours recevra le 8 aout 2014, des mains de monseigneur Alain Planet, évêque du Diocèse de Carcassonne, la médaille d'or de la Reconnaissance et du Service diocésain.

Mario Ferrisi – Sociétaire de l'Académie des arts et des sciences de Carcassonne – 26 mai 2018 -

Philippe Lefebvre - Paul Detours - Mgr Planet - Photo La Dépêche

 

DISPARITION - JACQUES CHARPENTIER - CARCASSONNE.

C'est avec une immense tristesse que nous avons appris la disparition du compositeur Jacques Charpentier (1933-2017), ce jeudi 15 juin 2017. Grande figure de la musique classique, entré de son vivant dans le dictionnaire, ancien inspecteur principal de la musique au Ministère de la Culture sous André Malraux, il résidait depuis de nombreuses années sur la place Carnot à Carcassonne, ville que lui fit connaitre dans les années 60 le comédien et metteur en scène Jean Deschamps (1920-2007) avec qui il collabora de nombreuses fois pour le Festival.

Jacques Charpentier était l'auteur d'ouvrages didactiques sur le chant grégorien.

Honoré à plusieurs reprises par la Ville, Jacques Charpentier était également commandeur de l'Ordre national du mérite et de la Légion d'honneur.

Il était également sociétaire de l’Académie des Arts et des Sciences de Carcassonne depuis de nombreuses années.

L’ensemble de notre institution lui rend hommage.

Gérard Hardy

Président de l'Académie des arts et des sciences de Carcassonne

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