Jean FOURIÉ (1944-2026)

Il y a quelques semaines encore, lors de l’assemblée générale de l’Académie des arts et des sciences de Carcassonne il nous disait avec force conviction qu’il était un président heureux parce qu’il était assisté (je le cite) « par un bureau particulièrement efficace, que le nombre de sociétaires était en constante progression et qu’au sein de notre société savante il régnait un climat participatif et de confiance qui contribue à créer une ambiance quasi familiale dans l’esprit des pères fondateurs de 1836. »

La nouvelle soudaine du décès de cet « homme heureux » nous laisse sans voix, lui qui était dans le monde des lettres méridionales une montagne de savoirs, un phare scintillant, un refuge et une voix écoutée. Maintenant qu’il avait atteint les rives de la sérénité il regardait l’avenir avec confiance. Cet avenir qui s’est interrompu brusquement lundi matin 6 juin nous voit à présent orphelins même si ce futur va continuer, mais sans lui. Sans mots pour dire notre estime et notre chagrin.

Durant plus de cinquante ans Jean Fourié a contribué par son engagement, son érudition et son attachement à notre patrimoine culturel et scientifique, au rayonnement des institutions savantes de notre région d’Occitanie, et au-delà. Sa disparition est durement supportée dans la Haute Vallée, dans nos rangs associatifs et dans le milieu occitan et félibréen.

Voyez comme sont les circonstances. J’ai fait la connaissance de Jean Fourié par l’intermédiaire de Georges Cotte, le président de notre compagnie qui s’appelait à l’époque la Société des arts et des sciences de Carcassonne. Elle n’est devenue Académie qu’en 2000 lorsque Jean Fourié en devint président. Georges Cotte à qui j’avais écrit pour lui demander des renseignements sur les moulins à vent et à eau de l’Aude, me répondit bien naturellement : « Adressez-vous à notre encyclopédiste, rien de ce qui est audois ne lui est étranger. » Cela tombait bien, nous vivions tous les deux en région parisienne. Je suis allé le voir à son bureau du quai Anatole France à Paris, il était rédacteur en chef d’une revue interne au Crédit Local de France à la Caisse des dépôts et consignations, près du musée d’Orsay. C’était en octobre 1978, il y a donc 48 ans. Depuis cette première rencontre j’ai marché dans ses pas avec beaucoup d’enthousiasme et de satisfaction. Il a été mon parrain avec le président Cotte, qui me reçut en tant que membre correspondant du canton de Belpech deux ans plus tard. En ce temps-là, n’étaient admis membres résidants de notre Compagnie que les habitants de Carcassonne. Jean Fourié avait été reçu 5 ans plus tôt, en 1975, parrainé par René Descadeillas et le président, le général Oulanier.

Il m’a entraîné dans toutes ses activités d’originaires, aux Enfants de l’Aude, notamment aux Amis de la Langue d’oc dont il fut président jusqu’à son départ à la retraite en 1999. Je l’ai suivi avec fidélité. Nous nous retrouvions aussi le jeudi au marché aux timbres, car c’était un grand collectionneur. Puis dans les salons de cartes postales et de bandes dessinées, il se fit vite un nom à tel point qu’il devint bientôt un expert très apprécié près les tribunaux. Il publia même une encyclopédie de la Bande dessinée.

Son long séjour à Paris pour des raisons professionnelles, il l’a vécu comme un exil, loin de ses racines espérazanaises dont il savait le prix et le poids, cet exil qui n’a fait que croitre et se renforcer jusqu’au retour définitif. « La nostalgia, écrit-il, ten al còr la plaça de la sang per milhor conneisser l’ama. » Pour paraphraser le poète, ce n’était pas du sang qui coulait dans ses veines, mais la rivière de son enfance qu’il a glorifié à travers son étude sur les « carrassiers », mais aussi l’accent rocailleux qui ricoche sur les murs du petit et du grand plateau de Sault, là où chaque lundi il amenait le club de randonneurs sur les hauteurs du Madres ou le long du Rebenty, ses paysages spectaculaires et sa vallée. C’était ses Pyrénées sacrées et ses chemins de traverse. Il vécut une retraite studieuse et active au milieu et au service de ses concitoyens en tant qu’élu municipal et en animant un cercle d’occitan qui était très suivi et apprécié.

Durant plus de 50 ans il écrivit et publia. D’abord l’histoire d’Espéraza son village natal, puis de Rennes le Château, aussi les templiers du Bezu. C’était principalement un écrivain de langue d’Oc, plusieurs fois primé à l’Académie des Jeux Floraux pour ses poèmes d’une grande clarté, inspirés par l’amour de la terre natale, mais aussi par la vie de tous les jours, la vida vidanta de cada jorn, aux images fortes, parfois angoissées et réalistes. Il reçut de multiples prix pour des études sur le Félibrige parisien, l’histoire de la littérature et des écoles félibréennes en terre d’Aude, Mistral et les félibres de l’Aude, et j’en passe. C’est dans ses portraits des vieux de son enfance intitulés « Coma s’èra ièr » que l’on retrouve le mieux son caractère nostalgique et respectueux du passé.

Dans ce livre publié en 1997, qui connut un franc succès chez ses compatriotes et dans le milieu occitan, il se tourne à nouveau vers l’Espéraza de son enfance, non pas pour dérouler l’écheveau de ses souvenirs, mais surtout pour réveiller la mémoire d’une série de figures typiques qui vivaient autour de lui. Ainsi Emma, la vieille fille addicte à la lecture, Maria l’italienne, inséparable de sa pipe, la brave madame Paula qui racontait si bien l’histoire des voleurs, Mademoiselle Olympe la catéchiste inlassable, le banquier riche non de monnaie mais de souvenirs de guerre et le curé Lapalu bon comme le bon pain que pétrissait le père Fourié sur la place de la Paix. C’était des êtres authentiques, hommes et femmes, de chair et d’os qui, dans toute leur complexité humaine ont vécu leur petite destinée d’ombre et de soleil avec leurs vertus et leurs faiblesses. Ces braves gens, il les fallait tels qu’ils étaient sans rien qui vienne les embellir ou les enlaidir, les idéaliser ou les critiquer. A travers des anecdotes personnelles qui l’aident à peindre ces existences ordinaires, se révèle peu à peu l’enfant sensible et curieux qu’il fut et la famille valeureuse et généreuse qui entoura ses jeunes années.

De fait, sa vie durant, Jean Fourié resta fidèle aux choses du pays qu’il tenait de ses maîtres missionnaires de l’idée latine. Dans tout ce qu’il touchait sa démarche était identique : maîtrise du sujet, hauteur d’âme et finesse d’esprit. Cette chaleur et cette émotion qu’il mettait dans sa foi à croire toujours plus dans les vertus essentielles de l’homme il les exprimera par la suite dans son Camin del temps, série de poèmes secrets et intimistes qui révélait une âme tendre et vertueuse, charismatique. Le don de soi qu’il professait comme une seconde nature avec largesse, simplicité et grand brio lui donnait cette aura indescriptible que tous nous lui jalousions. Une aisance et une sureté rarement prise en défaut qui rassuraient aussi, tant sa fidélité en la parole donnée était réconfortante et bien venue.

C’était également un travailleur acharné, précis, méticuleux. Il écrivit et édita deux dictionnaires, les auteurs occitans audois, puis les auteurs de langue d’oc de 1800 à nos jours, qui fut plusieurs fois augmenté et réédité.

C’est au sein de l’association des Amis de la langue d’oc à Paris qu’il a été initié au combat pour la défense des langues régionales en général et de celle des troubadours en particulier. Inscrit au Félibrige depuis 1973, puis à l’institut d’études occitanes, ancien élève du Collège d’Occitanie à Toulouse, Jean Fourié a longtemps milité dans plusieurs associations d’originaires. Mestre en Gai Saber, majoral du Félibrige, titulaire de la cigale de l’olivier, président de la section audoise de l’institut d’études occitanes, président de l’Escòla occitana, il ne courait pas après les honneurs, ni les médailles. La seule insigne qu’il portait lors des fêtes félibréennes, c’est la cigale d’or de majoral épinglée en 1987, symbole de reconnaissance, d’appartenance et de défense de la langue des troubadours. Il travaillait vite et avec aisance, il savait comme nul autre manier les phrases qui portent, les mots vrais et authentiques.

Vous savez, vous tous qui êtes ici pour ce moment de communion et de partage, de recueillement et du souvenir, combien Jean Fourié aimait l’Académie des arts et des sciences de Carcassonne, il y était tellement attaché qu’il accepta une nouvelle présidence à partir de 2022, lui qui avait été durant 10 ans celui de la réforme en préparant notre association à entrer dans le 21e siècle. C’est lui qui totalise le plus de temps à la présidence, 16 ans, suivi des 15 ans de Georges Cotte.

Jean, notre ami, notre collègue, notre frère, était un humaniste, écouté, respecté de tous. Il était un exemple de simplicité, d’ardeur du travail bien fait qu’il sera difficile d’égaler. Il avait également une autre passion pour la musique et le bel canto :

Quand escoti Mozart, écrit-il,

L’orizont s’alanda al monde

Debrembi la mort e l’atenta

Es coma una nivol

Que carreja son fais d’esper

Es coma una femna

Que vos dobris ses brasses

Es coma un mainatge que vos balha la man

Quand escoti Mozart

La solituda s’esquiça

E le jorn s’acoloris

Quand escoti Mozart

Me sentissi a l’abric del mal

E torni creire dins l’òme…


Mon bon Mestre ! Uèi, vos anatz e nos aus demoram !La cigala de l’olivièr es veusa.

Ont son les majorals e lors cants frairenals ?

Sul siu cròs de Fendelha le poèta Prosper Estieu a fait gravar

« Ara les mòrts del cementèri sabon ».

Vos, sabètz ara çò que i a de l’autre costat.

Avètz rejunt Odeta que vos atend dempèi tretze longas annadas

Ela qu’avètz sonhat ambe tan de sacrifici e d’amor.

Bona pluèja de prima

Mena nos a l’oustal

Alucarem un fòc brandal

Anèm ! Mena nos a l’ostal !

Davant l’alada dansarèla

La flairor canina del fum

Espertarà dins nòstra memaurança

Una benaurança

Sevelida al fonse de la selva

Perduda dins le trebolum del monde.

Silenci de tardor, le vent s’es pausat

Doç coma una pluma de palomba

Escapada de la negra man del caçaire.

Silenci saure d’ivern

Ont s’ausis la darrièra vèspa

E le mai escondut al mai prigond del còr.

Adiusiatz ! o puslèu Al reveire !

La vòstra pagina de vida aura estada plena e fruchosa, gostosa, sarrada per un umanisme inagotable. Aquestas valors èran pastadas ambe l’èime d’un òme qu’aimava mai que mai les autres, le país, la siuna lenga.

Vos anatz cap al lum e nos aus, paures… demoram.

Que la tèrra vos siague a totes dos lèugeria

E que florisson a jamai las ròsas primadièras d’un amor infinit.

Nous publierons sa bibliographie dans le prochain volume des « Mémoires » qui est pour paraître en mars 2027.


Auguste ARMENGAUD

Réalisation Mario Ferrisi - Contact : mario.ferrisi@gmail.com.